

Lutter contre l'esclavage moderne grâce au signalement et à l'écoute des salariés

L'esclavage moderne ressemble rarement à l'idée qu'on s'en fait. Il prend en réalité des formes très diverses : servitude pour dettes dissimulée dans des montages de sous-traitance, travail forcé enfoui au plus profond de chaînes d'approvisionnement complexes, ou recrutements trompeurs visant une main-d'œuvre migrante à l'autre bout du monde. Autant de visages contemporains de l'exploitation.
Pour les entreprises dotées de chaînes d'approvisionnement mondiales complexes, l'enjeu a changé de nature. Il ne s'agit plus seulement de constater que l'esclavage moderne existe, mais de savoir si les conditions sont réellement réunies pour que la main-d'œuvre puisse s'exprimer et signaler les abus.
En France et en Europe, cet enjeu dépasse désormais le seul cadre éthique. La loi sur le devoir de vigilance de 2017 impose déjà aux grandes entreprises d'identifier et de prévenir les atteintes aux droits humains dans leurs chaînes d'approvisionnement. La directive européenne CSDDD, récemment révisée par le paquet « Omnibus I » et applicable à partir de 2029, viendra renforcer ces obligations.
Dans ce contexte, disposer d'un mécanisme de signalement réellement opérationnel ne relève plus d'une simple bonne pratique, mais d'une exigence réglementaire.
Ce sujet était au cœur d'un webinaire organisé en mai 2026 par Whispli et The Freedom Hub (TFH), entreprise sociale australienne engagée dans la lutte contre l'esclavage moderne. TFH accompagne les organisations dans l'adoption d'approches fondées sur les droits humains et mène des programmes de réinsertion destinés aux survivants de l'exploitation.
Les échanges entre les intervenants des deux organisations ont ainsi porté sur une question centrale : dans quelle mesure les dispositifs de signalement et l'écoute des salariés permettent-ils réellement de faire reculer l'esclavage moderne, en particulier au sein de chaînes d'approvisionnement complexes ?
Deux outils, deux objectifs distincts
Les notions de mécanisme de réclamation et d'expression des salariés (worker voice) sont souvent employées de manière interchangeable, alors qu'elles recouvrent des réalités distinctes.
Un mécanisme de réclamation désigne un processus formalisé, judiciaire ou non judiciaire, qui permet aux salariés de signaler des atteintes aux droits humains liées à l'activité de l'entreprise et d'obtenir réparation. Par nature, il intervient après la survenue d'un incident.
L'expression des salariés repose sur une logique différente : plutôt que d'attendre qu'un préjudice soit déclaré, elle s'appuie sur des canaux permettant de faire remonter les préoccupations en amont ; des signaux faibles indiquant qu'un problème pourrait être en train de naître, avant même tout incident formel.
Comme le souligne Jessica Irwin (The Freedom Hub) : « L'expression des salariés a longtemps été négligée. L'accent a surtout été mis sur la gestion des incidents et les mécanismes de réclamation. Aujourd'hui, le débat évolue : il s'agit de prendre le pouls de la situation avant même qu'un incident ne survienne. »
La plupart des organisations restent aujourd'hui dans une posture réactive. C'est en développant une capacité d'écoute proactive, en amont de tout préjudice, que se situent désormais les avancées les plus significatives.
Pourquoi ce silence ? Quatre obstacles au signalement
Une phrase revient régulièrement dans les déclarations d'entreprise sur l'esclavage moderne : aucun incident n'a été signalé cette année. Beaucoup d'organisations y voient un signe positif. En pratique, cela traduit souvent une réalité plus préoccupante : les travailleurs connaissent l'existence du dispositif, mais n'ont ni la confiance, ni l'accès, ni les moyens de s'en saisir.
Quatre obstacles reviennent de manière récurrente :
Le manque d'accessibilité physique et numérique
Les mécanismes de réclamation sont souvent conçus pour des employés de bureau disposant d'une connexion internet fiable et d'un accès direct aux outils internes. Les travailleurs du bâtiment, de l'agriculture ou des sites industriels isolés ne disposent, eux, d'aucune de ces conditions. Un canal de signalement inaccessible, physiquement comme numériquement, n'offre aucune protection réelle.
La barrière de la langue
Limiter un dispositif de signalement à la langue du siège, sans aucune traduction, revient à exclure une partie des travailleurs de première ligne, précisément les plus exposés. La langue est l'un des obstacles les plus faciles à lever, et l'un des plus souvent négligés.
La profondeur de la chaîne d’approvisionnement
Les risques d'esclavage moderne se concentrent dans les maillons les plus profonds des chaînes d'approvisionnement, généralement aux rangs 4, 5 ou 6, là où les donneurs d'ordre ont le moins de visibilité et de leviers d'action. Sans démarche volontariste, les mécanismes formels de réclamation atteignent rarement ces zones.
L’absence de confiance
Les travailleurs dont les signalements précédents sont restés sans suite ne s'exprimeront plus. Faute de garanties (indépendance du dispositif, protection de l'identité, suivi concret des alertes), le canal restera inutilisé, quelle que soit sa qualité technique.
Les critères d'un dispositif efficace selon les Principes directeurs de l'ONU
Les Principes directeurs des Nations Unies relatifs aux entreprises et aux droits de l'homme (UNGP) définissent huit critères permettant d'évaluer l'efficacité d'un mécanisme de réclamation. Lors du webinaire, deux d'entre eux sont apparus comme particulièrement déterminants.
La prévisibilité
Les travailleurs sont beaucoup plus enclins à s'engager lorsqu'ils comprennent clairement la suite donnée à un signalement : qui reçoit l'information, quel processus est déclenché et dans quels délais. L'incertitude alimente l'hésitation ; la lisibilité des étapes, en amont, la dissipe.
« Il ne faut pas sous-estimer la valeur de la prévisibilité. À elle seule, elle peut faire la différence entre le travailleur qui signale une situation et celui qui choisit de se taire. » — Jessica Irwin, The Freedom Hub
Boucler la boucle
La confiance dans un mécanisme de réclamation se joue avant tout sur la qualité du suivi. Les organisations qui accusent réception, informent de l'avancement du traitement et communiquent les résultats construisent une crédibilité durable. Celles qui restent silencieuses après un signalement la détruisent.
« Rien n'affaiblit plus la confiance qu'un signalement resté sans suite. Le travailleur finit par dire à ses collègues : "J'ai tenté, sans jamais obtenir de retour." Et c'est ainsi que le dispositif perd sa crédibilité. » — Charles Boulo, Whispli
La transparence ne suppose bien sûr pas de divulguer des informations confidentielles. Publier des données agrégées, même très générales, sur la nature des signalements reçus et les actions engagées contribue largement à montrer, aux travailleurs comme aux fournisseurs, que le dispositif fonctionne réellement.
Des principes de conception qui font la différence en pratique
Impliquer les travailleurs dès le départ
Un mécanisme conçu sans les travailleurs a peu de chances de refléter les réalités qu'ils vivent. Les associer dès la phase de conception et, idéalement, y intégrer des survivants de l'exploitation, permet de créer des dispositifs plus crédibles et mieux utilisés.
The Freedom Hub considère la conception éclairée par les survivants comme une quasi-norme du secteur : les personnes ayant une expérience vécue, qui se sont reconstruites après un traumatisme et sont en mesure de contribuer, devraient participer à l'élaboration de tout outil susceptible d'être un jour utilisé par quelqu'un dans une situation comparable.
Abaisser le seuil de signalement
Interroger les travailleurs sur l'existence d'un travail forcé est rarement pertinent : la plupart ne se reconnaissent pas dans ce type de question, même lorsqu'ils le subissent. Des questions simples, concrètes et à faible enjeu sont bien plus efficaces : « Avez-vous reçu un bulletin de paie cette quinzaine ? », « Disposez-vous des équipements de protection nécessaires ? ». Elles font remonter des signaux faibles qui, une fois croisés avec les données RH, de paie et de chaîne d'approvisionnement, peuvent mettre en évidence un schéma d'exploitation sans qu'on ait jamais eu à employer le terme.
C'est aussi pourquoi l'intégration des données est essentielle. Une alerte sur la paie, une plainte RH et une préoccupation sur la chaîne d'approvisionnement, traitées chacune dans son silo, ne donnent jamais une image complète. Reliées entre elles, elles y parviennent souvent.
Adapter les dispositifs aux publics concernés
Un canal de signalement conçu pour un salarié du siège n'a rien de commun avec ce dont a besoin un travailleur migrant dans une usine de rang 5.
Les avancées technologiques permettent aujourd'hui de déployer plusieurs flux de signalement en parallèle au sein d'une même plateforme, chacun avec sa langue, ses questions et sa tonalité. Un canal dédié à la chaîne d'approvisionnement, clairement pensé pour les fournisseurs et leurs travailleurs plutôt que comme un outil RH interne, génère un niveau d'engagement nettement supérieur.
La technologie comme levier, pas comme substitut
Des plateformes comme Whispli permettent de déployer des flux de signalement anonymes et non anonymes, de gérer le traitement des dossiers et d'assurer une communication suivie avec les auteurs de signalement tout au long du processus. En pratique, un canal de signalement localisé peut être mis en place dans une nouvelle zone géographique en quelques semaines, une fois cartographiées les activités locales de l'entreprise.
L'intelligence artificielle peut enrichir l'analyse en confrontant l'empreinte d'approvisionnement d'une entreprise à des bases de référence internationales sur le risque d'esclavage moderne, mettant ainsi en évidence les zones à haut risque, qui méritent un examen approfondi. Les intervenants ont néanmoins rappelé une précaution clé : ces évaluations nécessitent une validation humaine systématique. Les hallucinations existent bel et bien, et agir sur des données non vérifiées, dans ce domaine, peut avoir des conséquences bien réelles pour des personnes bien réelles.
Ce que la technologie ne peut pas remplacer, c'est l'infrastructure relationnelle qui permet aux travailleurs de se sentir en sécurité. Les relais communautaires qui font le lien entre les sièges et les travailleurs isolés, les réseaux d'ONG présents localement, ou encore la confiance tissée entre pairs au fil du temps ne sont pas des alternatives aux outils numériques. Ils en sont, au contraire, la condition même de fonctionnement.
Trois erreurs à éviter
Recycler une politique de signalement existante
Ajouter une catégorie « esclavage moderne » à un dispositif initialement conçu pour la fraude ou les ressources humaines conduit à un mécanisme qui ne correspond à l'expérience réelle de personne. Le signalement de l'esclavage moderne exige une conception dédiée, et non une simple adaptation. Les questions, le ton, les canaux d'accès et les modalités de suivi doivent être pensés en fonction de cet objectif précis.
Cloisonner les données
Les anomalies de paie, les plaintes RH et les préoccupations liées à la chaîne d'approvisionnement sont rarement gérées par les mêmes équipes. Pourtant, elles relèvent souvent d'un même problème de fond. En décloisonnant ces données et en y recherchant des schémas récurrents, les organisations sont bien mieux placées pour repérer l'exploitation à un stade précoce.
Interpréter l’absence de signalements
Un mécanisme de réclamation qui n'a jamais généré le moindre signalement n'a rien d'une réussite. Dans la plupart des cas, cela traduit plutôt un manque de confiance des travailleurs, ou une difficulté d'accès au dispositif. Un système efficace finit, avec le temps, par faire remonter des préoccupations. Ces remontées constituent alors un indicateur de bon fonctionnement.
« Mettre au jour des incidents dans sa chaîne d'approvisionnement est éprouvant, mais cela signifie aussi que le dispositif fonctionne. C'est quelque chose que les organisations devraient pouvoir célébrer, et pas seulement consigner dans un rapport. » — Jessica Irwin, The Freedom Hub
Du cadre à la pratique
Chaque critère d'efficacité, chaque flux de signalement et chaque effort d'intégration des données répond à un même objectif : offrir à un travailleur en difficulté la possibilité de se manifester, avec l'assurance que sa parole produira un résultat concret.
Pour les organisations qui prennent au sérieux leurs obligations en matière de droits humains, la question n'est pas de savoir si un mécanisme de réclamation existe, mais s'il fonctionne réellement pour les personnes qu'il est censé protéger. Y parvenir exige du temps, une consultation véritable, un investissement dans la confiance et la volonté d'aller bien au-delà de la simple conformité ; un seuil que le devoir de vigilance et la CSDDD ne cessent de relever. Aucun raccourci n'est possible.
Pour les organisations qui souhaitent renforcer leurs dispositifs d'alerte et bâtir des canaux de signalement auxquels les travailleurs font réellement confiance, Whispli permet de les structurer et de les déployer de manière cohérente.
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